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Frédéric Augendre, le texte et l'image

Photo : en mer avec les marins ukrainiens

3 Juin 2015, 09:30am

Publié par Frederic Augendre

Fin janvier 2015. Avec mon camarade Joël, nous sommes engagés dans la deuxième étape de la Transquadra, course à la voile en équipage réduit à destination de la Martinique. Depuis le départ de Madère nous tenons notre place dans le groupe de tête, au prix d'un rythme particulièrement soutenu. Au quatrième jour, sans crier gare, le mât plie et s'effondre. Nous sommes pile au milieu de l'Atlantique, à plus de 3000 km de notre destination. Sous gréement de fortune, nous tentons tant bien que mal de poursuivre notre route, en rationnant vivres et eau potable cela devrait le faire. 100 milles nautiques par jour, nous pensons tenir le bon bout. Las, une énorme bulle météorologique fait s'effondrer l'alizé.

Nous voici condamnés à une semaine de surplace au bas mot, voire à de la marche arrière car le vent souffle d'Ouest. Avec notre mouchoir de poche pour toute voilure, s'extraire du piège est illusoire, la situation ne peut que s'éterniser, et nous n'en voyons pas l'issue. Décision est prise de demander une évacuation, et nous voici embarqués pour une semaine dans un autre monde, une autre vie, à bord d'un cargo néerlandais battant pavillon chypriote, mené par un capitaine russe, des officiers ukrainiens, et des matelots philippins.

 

Les marins viennent de sectionner les amarres, le cargo bat en arrière. Joël regarde s'éloigner son voilier (Photo F. AUGENDRE)

Les marins viennent de sectionner les amarres, le cargo bat en arrière. Joël regarde s'éloigner son voilier (Photo F. AUGENDRE)

Nous resterons une semaine à bord de ce porte-conteneurs qui nous débarquera à Valence (Espagne), vivant au rythme de l'équipage, partageant leurs quarts et leurs repas. Il s'agit d'une vie bien particulière, d'où le romantisme est totalement absent. Officiers et matelots spécialisés sont embauchés pour des périodes de quatre mois, et retournent chez eux généralement pour deux mois entre deux contrats.

Pendant leur période d'embarquement les marins ne descendent pratiquement jamais à terre. Les opérations de chargement et de déchargement d'un porte-conteneur n'excèdent pas une dizaine d'heures, pendant ce temps l'équipage assure la veille de sécurité par rotation, descendre du bord est impossible, sauf à faire une croix sur son sommeil. Pendant ces quatre mois le cargo est leur seul univers, et c'est encore plus long pour les Philippins, qui s'engagent sur neuf mois, pour un mois seulement de repos dans leur famille. Les tâches à bord sont répétitives et routinières, le temps est loin des longues escales permettant de voir du pays ...

Mon espace privé, pour une semaine (Photo F. AUGENDRE)

Mon espace privé, pour une semaine (Photo F. AUGENDRE)

Les officiers ukrainiens sont beaucoup mieux payés que les matelots philippins, leur travail est moins ingrat, et leur durée d'engagement plus courte, mais sur le fond la problématique est identique : ils ont choisi ce métier pour des raisons économiques, dans une démarche d'ascension sociale, avec la perspective de gagner des salaires largement supérieurs au revenu moyen de leur pays. Selon l'universitaire Claire Flécher, auteur de travaux sur les relations sociales dans la marine marchande, leur projet peut s'apparenter à ceux des migrants.

Leurs motivations sont très différentes de celles des officiers d'Europe de l'Ouest, ils deviennent marins « par obligation, un peu comme les Bretons plus d'un demi-siècle en arrière ». Tous envisagent une autre vie pour leurs enfants, qui font au pays des études supérieures en droit, médecine, marketing …

Le capitaine en second de l'Hudson River parle de son métier comme d'une « prison ». Il s'était engagé dans les études de marine marchande pour travailler sur le fleuve Danube qui passe devant sa ville d'Ismaïl, près de la frontière roumaine. L'éclatement du bloc soviétique a bouleversé la donne économique, et c'est par la force des choses qu'il est devenu marin au long cours. Il ne pense pas finir sa vie professionnelle à bord des bateaux.

Oleg, capitaine en second : il voulait être marin sur le Danube, près de chez lui, l'éclatement du bloc de l'Est a bouleversé ses plans (Photo F. AUGENDRE)

Oleg, capitaine en second : il voulait être marin sur le Danube, près de chez lui, l'éclatement du bloc de l'Est a bouleversé ses plans (Photo F. AUGENDRE)

Un jeune lieutenant se décrit comme soutien de famille. A 25 ans, il gagne près de vingt fois plus que sa mère, enseignante d'anglais. Des revenus comme ceux de ces officiers de marine marchande sont d'autant plus appréciable dans une période où l'économie ukrainienne se dégrade sous les effets de la guerre civile. Selon lui, nombreux sont les Ukrainiens à travailler au quotidien, pour 10 à 15 euros la journée, sans vision du lendemain.

La situation au pays pèse logiquement sur les esprits. L'un de ces officiers se demande ainsi, à voix haute, si ils auront encore un pays à la fin de leur contrat, et si celui-ci portera toujours le même nom … Les nouvelles des familles sont rares, l'email par satellite étant réservé aux échanges professionnels. Un bulletin d'information quotidien, édité en plusieurs langues par une agence spécialisée, débite des brèves dont l'empilement fournit une vision très noire de l'actualité mondiale.

Un événement supplémentaire contribue à plomber l'ambiance. La compagnie hollandaise propriétaire du navire le vend à un autre armateur, en cours de traversée. Les nouveaux propriétaires envoient un mail annonçant aux marins qu'un nouvel équipage sera recruté, mais qui ceux qui souhaitent rester quelque temps pour assurer la transition sont les bienvenus.

Moins payés, moins protégés que leurs homologues français, britanniques, norvégiens ou allemands, ces officiers d'Europe de l'Ouest sont un peu les soutiers de la marine marchande européenne. Leurs conditions d'embauche pourraient prochainement déteindre sur le statut des marins français, la loi Macron permettant le recours aux agences de manning (de main d'oeuvre) qui recrutent ces équipages.

Hlib est soutien de famille. Il gagne vingt fois plus que sa mère, professeur d'anglais (Photo F. AUGENDRE)

Hlib est soutien de famille. Il gagne vingt fois plus que sa mère, professeur d'anglais (Photo F. AUGENDRE)

L'intégralité de mon reportage sur le cargo Hudson River est visible sur mon site d'images.

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